Comment j'ai trouvé mon ingrédient manquant

matehat
Mathieu D'Amours
2 mars 2019

Un certain matin frais de semaine en septembre 2004, alors que j'étais cégépien, je suis parti en auto comme je le faisais tous les matins. Mais ce matin-là, au lieu de me diriger vers le Cégep en question, j’ai décidé de prendre mes distances avec le rythme du quotidien. L'insatisfaction que je ressentais par rapport à ma vie grandissait et ce matin-là elle était à son paroxysme. Je voulais aller loin. Mais bon, puisque j'étais jeune, cassé et maladroit, au lieu de partir sur un coup de tête faire l'un de ces voyages au bout du monde, j'ai pris la route et j'ai inquiété mes proches bien plus que prévu.

Mais, de ce road trip très maladroit, je suis revenu "entrepreneur". Il s'est passé quelque chose, je ne sais pas quoi, mais quand je suis revenu, je n'avais plus froid aux yeux. Plus "assez" froid aux yeux, qu'on pourrait dire avec raison. J'ai quitté le Cégep et commencé un projet entrepreneurial en technologie, qui aspirait à améliorer l'éducation en intégrant une plateforme web dans le milieu scolaire.

Mais comme ceux qui me connaissaient à l'époque pouvaient s'y attendre, ma démarche était très maladroite. J'ai commencé en réfléchissant fort à une solution, j'ai identifié et décrit cette solution, puis je m'y suis accroché très fort en la construisant et en cherchant une manière de la commercialiser. Je vous épargne les détails, mais à part l'apprentissage de beaucoup de choses par rapport aux technologies, cette démarche n'a pas donné grand-chose. Je suis retourné au Cégep, la mine basse, bien déterminé cette fois à devenir un chercheur en physique.


Six ans plus tard, en 2011, après un an investi dans une maîtrise en neurosciences à l'Université Laval, l'entrepreneur qui n'avait pas assez froid aux yeux est revenu m'arracher à mes études. Et plus intensément cette fois. Un bon nombre de problèmes évidents dans le travail des chercheurs m'ont convaincu que je devais m'y attaquer. J'arrêtai donc encore mes études pour remettre mon chapeau d'entrepreneur autoproclamé.

Malgré que ma démarche fut plus mature et plus organisée que la première, elle était quand même remplie d'erreurs. Une des principales erreurs était le manque flagrant d'humilité.

Une démarche entrepreneuriale commence bien souvent avec une idée de solution à un problème. Plus précisément, c'est souvent la solution qui nous remplit d'optimisme; assez pour lâcher ce qu'on fait et se lancer dans le vide. En plus de ce point de départ, le monde de l'entrepreneuriat est rempli d'exemples de gens qui ont réussi spécifiquement en persévérant face aux difficultés et face à tous ceux qui leur disaient que leur solution ne marcherait pas. Dans ce contexte, il est naturel de se fier à notre flair, de réfléchir fort fort à notre solution, et puis de la construire le plus vite possible avec les ressources que l'on a. Et c'est là que le manque d'humilité se manifeste. On est qui, nous, pour savoir ce que les gens veulent? Je n'y ai pas porté attention à l'époque. Je manquais d'humilité, je pensais savoir ce que les gens voulaient. Je me disais que c'est ce que je voudrais si j'étais eux. Point.


Sept ans plus tard, en 2018, avec ma formidable partenaire de vie Marie-Lou, je me relançais dans l'aventure de l'entrepreneuriat. Cette fois, je n'étais pas seul, j'étais avec quelqu'un qui avait suffisamment froid aux yeux et assez d'humilité pour que je voie à quel point j'en manquais.

Et là, les démarches du Lean Startup, du Design Thinking, du UX Strategy ont pris un sens nouveau. C'est là que j'ai réellement compris comment il était irrationnel de se lancer à 120% dans le développement logiciel si on avait pas d'abord validé que notre idée de solution solutionnait un problème existant. Que les clients potentiels étaient vraiment potentiellement des clients. Que de vrais humains voulaient être nos usagers. Et que même si cette recherche remplie d'humilité ne créait pas en soi de valeur tangible, elle permettait d'orienter nos efforts et nos ressources là où ils allaient pouvoir en créer.

Cette humilité a aussi créé quelque chose d'inestimable: une culture d'entreprise où les gens que l'on veut toucher ne sont pas des cibles, mais des points de départ.