Le patient que je n'ai pas su guérir

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Marie-Lou Gagnon
17 mars 2019

Lors de ma première journée de travail en tant que physiothérapeute, j’étais un peu fébrile à l’idée d’enfin me retrouver autonome dans ma pratique. Mais, j'étais surtout bien décidée à aider tous les gens qui allaient entrer dans mon bureau. Ainsi, c’est avec un peu (beaucoup) d’anticipation et affichant plus de confiance que j’en avais que je suis allée chercher ma première patiente. Je ne voulais surtout pas qu’elle sache qu‘elle était ma vraie PREMIÈRE patiente à vie. Je me souviens encore d’elle: une dame ultra sympathique qui était bien à l’écoute de tous mes conseils. Quelle fierté j’ai ressentie lorsqu’elle eut atteint tous ces objectifs et que je pus lui donner son congé de physio.

De jour en jour, je prenais de plus en plus confiance en mes compétences de physiothérapeute et j’étais toujours aussi heureuse lorsque mon patient évoluait favorablement. Jusqu’au jour, et il arrive inévitablement dans la vie d’un professionnel de la santé, où j’ai frappé un mur: j’étais face à un patient, appelons-le Pierre, qui faisait tout ce que je lui disais, qui croyait fort en moi, mais que je n'arrivais pas à guérir. J’étais face à une condition que j’avais déjà traitée et que par conséquent je croyais pouvoir traiter. À chaque rencontre, j’essayais différentes approches sans toutefois réussir à obtenir le résultat escompté. « J’essayais », comme dans « essai-erreur », car oui, c’est aussi ça la médecine.

Et là, ma réaction a d’abord été de me remettre en question. Et si je n’étais pas assez bonne? Et si je n’en connaissais pas assez? Et si pour être une bonne physio je devais sauter sur toutes les formations possibles pour être vraiment à la hauteur? Au-delà de la nature exacte des questions que je me posais, le processus de remise en question a ouvert la porte sur quelque chose de très important, soit ma raison d’être en tant que physiothérapeute. Ce genre de remise en question est parfois difficile à initier ou à compléter puisqu’il vient déséquilibrer les fondements rassurants qu’on a érigés à l’intérieur de nous.

D'autres questions ont surgi: est-ce que je peux vraiment réussir à guérir tout le monde? Si ce n’est pas possible, comment alors devrais-je devenir une meilleure physiothérapeute? Ces questions m’ont fait progressivement cheminer vers un constat qui m’a rendu une bien meilleure professionnelle de la santé. C’est à partir de ce moment que j’ai, non seulement réalisé, mais surtout accepté, que j’avais des limites professionnelles. Et que ces limites professionnelles n’étaient pas la fin de quelque chose ni une barrière invisible qui allait restreindre ma pratique, mais qui, bien au contraire, ouvrirait des portes insoupçonnées. Ces portes m’ouvriraient en fait la voie vers d’autres professionnels.

Ramenons-nous à Pierre, mon patient qui me donnait du fil à retordre. Après ma grosse remise en question, j'ai pris mon courage à deux mains et je lui ai avoué que j'avais atteint mes limites, que je ne pouvais plus l'aider et que je devais l'orienter vers un autre professionnel. Pierre, à mon grand étonnement, était encore plus reconnaissant devant autant de transparence et d'humilité. Il avait eu confiance en moi depuis le début et de lui avouer mes limites lui confirmait qu'il avait eu raison de le faire.

Reconnaître mes limites professionnelles demandait beaucoup d’humilité, celle-là même que Mathieu parlait dans son dernier article. Je devais m’avouer qu’il était impossible que je libère tous mes patients de la douleur. Je devais m’avouer que ma profession, la physiothérapie, n’était pas la solution à tous les maux. Que d’autres professionnels avaient des approches différentes et que ces différences contribuaient à la richesse de notre système de santé. Je devais m’avouer que la médecine n’était pas une science exacte et que parfois, même si on donnait le meilleur de nous même, le résultat n’était pas toujours celui qu’on attendait. Mais au final, avouer mes limites me rendait une meilleure physiothérapeute puisque cela m’obligeait à m’ouvrir aux autres professionnels et que c’est en collaborant que nous serons plus forts pour nos patients.